Souvenirs d'années passées sur les planches - Kevin Sikes

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Souvenirs d'années passées sur les planches

Souvenirs d'années passées sur les planches - Kevin Sikes

Je faisais partie d’une troupe de théâtre, en amateur, il y a une dizaine d’années. Je répétais le vendredi soir et parfois le samedi aussi. Une représentation était prévue pour la première fois depuis que nous avions monté la troupe pour le dimanche d’après. Cette date un peu farfelue nous avait été imposée par le directeur du théâtre qui avait loué sa salle jusqu’au jour précédent. Nous avions accepté, étonnés, mais nous ne connaissions pas vraiment les ficelles du métier. J’en avais profité pour me renseigner sur l’orthophonie québec, puisqu’un libraire vendait un ouvrage concernant ce sujet. Je ne savais pas que, des années après, il me tiendrait tant à cœur.

Le texte que nous avions choisi de jouer était de Jean Racine. La pièce s’intitulait « Andromaque ». Nous étions très sérieux, très classiques, à cette époque. Le vrai théâtre, à nous entendre, se devait de l’être exclusivement. Nous étions jeunes, tout simplement. L’intrigue tournait autour d’un homme, Pyrrhus, et de deux femmes, Andromaque et Hermione. La première refuse les avances de l’homme. La seconde femme est amoureuse de lui. Mais Oreste, un autre protagoniste au passé compliqué, aime cette femme. Elle le manipulera pour qu’il tue Pyrrhus lors de son mariage avec Andromaque. Elle a été poussée à le conclure sous la menace, si je me souviens bien. Cette tragédie est inspirée de celle éponyme d’Euripide. Elles sont très différentes. La plus récente est en alexandrins, dont le rythme me transportait à chaque fois que je jouais. J’étais Oreste, dans la pièce.

Mon rôle n’était pas simple. Je devais jouer l’amoureux aveuglé par ce qu’il ressentait pour Hermione. En moi-même, je pensais qu’il avait été bien bête d’aimer cette folle. Elle était méchante, envieuse, mais aussi désespérée de ne pas être aimée par Pyrrhus. L’assassinat qu’elle planifia augmenta non seulement son degré de folie, mais aussi celui d’Oreste, qui fut le tueur. Il prononça une réplique inoubliable : « Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ? », en parlant d’une hallucination lui montrant les trois Gorgones. J’adorais cette fin terriblement mouvementée et d’un dramatique extraordinaire.

Dans la salle, peu remplie, les applaudissements retentirent dès que le rideau final tomba. Nous avions réussi à faire passer un bon moment à quelques spectateurs, c’était notre but. Nous avons salué notre public avec un grand sourire sur le visage. Je n’ai jamais oublié le bonheur que je ressentais en ces instants, trop courts, trop passagers.